Revue Française des Méthodes Visuelles
Migration[s] en images

N°4, 06-2020
ISBN : 978-2-85892-471-4
https://rfmv.fr/numeros/4/

« Silence, on tourne ! »

Comment rendre visible par l’image, les invisibles des champs de vigne ?

Chantal Crenn, MCF-HDR, Université Bordeaux Montaigne, UMR 5319 Passages

Dragoss Ouédraogo, Documentariste, Université de Bordeaux, UMR 5115 Les Afriques dans le monde

Cet article se propose d’exposer quelques réflexions au sujet de la relation entre anthropologue, documentariste, photographe et, bien sûr, interlocuteurs/trices – ouvrier.e.s agricoles venus du Maghreb – alors que ces derniers occupent non seulement la place la plus basse dans la hiérarchie viticole mais aussi celle racisée de « l’immigré.e maghrébin.e » ou « arabe » et désormais « musulman.e ». Dans un contexte viticole en plein bouleversement, au racisme décomplexé, l’usage de l’image (documentaire ou photographie) pose la question de comment participer à la connaissance et à la reconnaissance du phénomène des migrations et des migrant.e.s elles-mêmes ou eux-mêmes dans l’économie agricole, sans tomber dans l’enchantement, le culturalisme et misérabilisme ? Pourquoi, particulièrement sur ces questions migratoires dans les vignes, la chercheure a-t-elle eu besoin de l’image pour construire une narration sensible et appréhendable par le grand public ? Quelle est la place des sujets filmés dans le processus de création ? Peut-on parler de prise de parole ? Qu’en est-il du droit à l’invisibilité de ces derniers ? Il s’agira de s’interroger, dans le processus de création visuelle, sur les formes de proximité et de distance entre des acteurs/trices aux postures distinctes, dans le cadre de rapports sociaux hiérarchisés et des relations inter-ethniques (invitation à filmer, interdiction de filmer, impossibilité de filmer, etc.).

Mots-clés : Images, Récits de vie, Minorités ouvrières immigrantes, Mondes ruraux

This article proposes to present some reflections about the relation between anthropologist and documentary filmmaker and subjects of the research when they occupy not only the lowest place in the wine hierarchy but also the lowest place in racial hierarchy as Maghrebian, Arab or Muslim. In a viticultural context with uninhibited racism, the use of the image (documentary or photograph) raises the question of how to participate in the knowledge and recognition of the phenomenon of migration and migrants themselves in the agricultural economy without falling into culturalism and miserabilism? Why does the anthropologist need the image to construct a sensitive and apprehensible narrative by the general public about agricultural workers coming from Morocco, Tunisia and Algeria? What is the place of the filmed subjects in the creation process? What about the right to be hidden? It will be a question, in the process of visual creation, about the forms of proximity and distance between actors with different postures, in the context of hierarchical social relations and interethnic relations (prohibition of filming, impossibility to film, etc.).

Keywords : Movies, Documentary, Life stories, Immigrant agricultural worker minorities, Rural worlds.

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Galerie des images
Image 1 – Ahmed revêt son « costume » de travailleur et a soigneusement attaché à sa ceinture ses ficelles de raphia (pour attacher les plants de vigne) qu’il a gardées précieusement alors qu’il est à la retraite. Image 2 –Très valorisée dans le monde viticole, la taille est ici rejouée, pour nous par Ahmed. Image 3 – Notre reportage fut l’occasion pour les petites filles de Kader de connaître l’histoire de leur grand-père et fut une forme de reconnaissance familiale aussi. Image 4 – Premier installé depuis les années 1980 au milieu des vignes, Ahmed vit très mal d’être considéré comme un « étranger » par ses nouveaux voisins qui y font construire leurs maisons quarante ans après lui. Image 5 – Kader, sa fille et sa petite fille avec son portrait et celui de sa femme effectués dans un studio à Rabat à la sortie du cinéma dans les années 1960. Image 6 – Ahmed nous explique que pendant 30 ans il a arpenté cette terre et vérifié chaque pied de vigne… Image 7 – Fatima m’invite à ramasser son linge. Image 8 – Fatima enlaçant sa petite-fille et la vigne : « <em>La vigne ? je l’ai vue grandir comme mon enfant, je l’aime moi ma vigne…</em> ». Image 9 – Le choix par ces deux ouvriers agricoles d’être photographiés sur leur lieu de travail entourés de leurs enfants, beaux-enfants et petits-enfants traduit le désir montrer leur attachement à la terre ainsi que leur enracinement local. Image 10 – Kader raconte à l’anthropologue, avec tendresse, son amitié pour son patron décédé depuis peu.

« Silence, on tourne ! »

Comment rendre visible par l’image, les invisibles des champs de vigne ?

À Kader et Jérémie, partis tous deux…

Je mène depuis une quinzaine d’années des recherches concernant les quotidiennetés alimentaires et professionnelles des familles d’ouvriers et ouvrières agricoles venu.e.s du Maghreb dans les années 1960-1970, dans leurs relations avec ceux qui se considèrent comme « les établis1 » de territoires viticoles situés entre Saint-Émilion et Bergerac. Au fil de ma présence sur le terrain, je me suis aperçue que la frontière sociale entre « eux » et « nous » s’est durcie au point de faire de ces ouvrier.e.s agricoles des « outsiders » (Élias, 1997). On peut expliquer ce durcissement, en partie2, du fait de la transformation économique des mondes viticoles. Aux prises avec la « révolution néo-libérale » qui impose une économie de marché mondialisée, régulée par des organisations supra-étatiques, les règles habituelles (plutôt nationales) de la concurrence viti-vinicoles sont bouleversées, fragilisant exploitants et salariés (Crenn, 2017a). Le contexte viticole local étudié a aussi été pris, dans le cadre de la globalisation, par la circulation des informations, des idées, des images informant de la montée des fondamentalismes culturels et religieux qui ont favorisé des idéologies identitaires3, déterritorialisées, auxquelles sont désormais associés ces ouvriers agricoles et leurs familles, voire les nouveaux arrivés. Depuis les différents attentats revendiqués par des groupes terroristes islamistes, la figure du « musulman » en particulier est devenue l’incarnation du danger social et de l’étranger « inassimilable » par excellence (Spire, 2005 ; Hajjat, 2012). Incarnée par les paysages de vigne, les « châteaux » et les églises, la délimitation entre « eux » et « nous » s’ancre dans la différence d’ancienneté. Elle entretient le sentiment d’entre-soi de ceux qui souhaitent assurer leur position d’« établis » et leur pouvoir, remis en question ces dernières années (Crenn, 2017b). Au racisme4 sourd, s’est associé un racisme désormais affiché et décomplexé. En tant qu’anthropologue et résidente locale, je me suis alors sentie « concernée » par cette situation (Aggoune, 2009). En effet, à propos de sujets de société aussi sensibles que les migrations, le racisme, je considérais que je ne pouvais pas rester au-dessus de la mêlée. Le déni de l’ancrage local de ces ouvrier.e.s agricoles (pourtant présents depuis 50 ans), voire leur expulsion pure et simple, m’a poussée à m’engager. Cela supposait de rappeler les ordres de grandeur5 des phénomènes migratoires, d’interroger les données existantes, d’en construire des nouvelles, d’effectuer des comparaisons dans le temps et dans l’espace (Crenn, 2006), de décoder les arguments échangés, d’articuler au mieux les dimensions descriptive, explicative et normative des phénomènes observés (Crenn, 2011b ; Crenn et Tozzi, 2015), etc. Toutefois, force est de constater que rester confinée dans le registre de l’écriture classique anthropologique s’est avéré insuffisant. Alors, j’ai souhaité co-construire (Cefaï, 2010) avec ces personnes racisées un espace d’expression et de création afin d’apporter un autre regard sur elles-mêmes, non seulement aux habitants de ces territoires ruraux, mais aussi aux urbains, potentiels touristes nationaux ou internationaux. Pour ce faire, j’ai fait appel de manière complémentaire et concomitante à des professionnels, autorisant ainsi des « écritures alternatives ». J’ai invité un documentariste et accepté la collaboration avec un photographe proposé par la revue d’art Le Festin, dans les « coulisses » de mon terrain. Ensemble, nous avons proposé aux interlocuteurs de ma recherche de rendre visible selon leurs propres choix, par l’image, leurs présences en ces terres rurales devenues périphéries de Bordeaux. Il va donc s’agir pour moi de revenir ici sur ce qui m’a amenée à intégrer l’image au sein de ma recherche, à la fois pour collecter et analyser mes données, pour co-construire ces données et leurs productions scientifiques avec les professionnels du visuel, les interlocuteurs de la recherche et, surtout, pour les transmettre, en laisser traces d’une manière différente et dans des lieux autres qu’académiques.

1. Rencontres

Aussi cet article se fonde-t-il d’une part sur une immersion « d’anthropologue voisine » de longue durée (depuis 2002) et d’autre part sur des situations filmiques et photographiques temporaires (quelques mois) en compagnie de professionnels, étrangers au territoire, au début des années 2010. Il est important de signaler que la posture adoptée dans ces « dispositifs de recherche6 », en milieux viticoles (au pluriel car ils ne sont pas homogènes sociologiquement et économiquement parlant7), n’avait pas pour but d’analyser ni un isolat rural géographique à un strict niveau micro-local, ni une population considérée comme spécifique, constituant une « communauté ethnique » post-coloniale isolée du reste de la société d’arrivée. Les femmes et les hommes venus du Maghreb ne sont pas un groupe constitué, se définissant comme tel et encore moins homogène. Comme l’écrit Michel Agier, « [...] Le terrain n’est pas une chose, ce n’est pas un lieu, ni une catégorie sociale, un groupe ethnique ou une institution. C’est tout cela peut-être selon les cas, mais c’est d’abord un ensemble de relations personnelles où “on apprend des choses”. “Faire du terrain”, c’est établir des relations personnelles avec des gens qu’on ne connaît pas par avance, chez qui l’on arrive un peu par effraction » (2004, p. 35) et qui nous permettent de pénétrer leurs réseaux personnels. C’est finalement par le biais de liens de confiance établis avec mes voisins de hameau que j’ai pu construire mes propres relations personnelles. Ainsi, tout au long de ces années, me suis-je penchée, suivant leurs quotidiennetés, leurs réseaux professionnels, amicaux, de voisinage, sur l’ensemble des sociétés viticoles fréquentées, voire sur l’ensemble des acteurs de ces territoires8, tels les patrons de la vigne, les autres ouvriers agricoles, les commerciaux, négociants, les clients, les membres des confréries, les voisins, les assistantes sociales de la Caisse d’allocations familiales, de la Mutualité sociale agricole, les enseignants, les médecins. Au total, une cinquantaine d’entretiens, plus de vingt récits de vie et une quinzaine d’années d’observation participante du fait de mon ancrage local. Les tournages du court-métrage et le reportage photographique réalisés au début des années 2010 ne peuvent donc se penser sans ce contexte particulier, ce que je propose de restituer dans la partie suivante avant d’entrer dans les détails de la fabrique filmique et photographique.

Toutefois, pour mieux saisir le déroulé de cet article, il est utile de rappeler rapidement les relations que nous avons entretenues dans le dispositif de recherche et de création avec les professionnels de l’image. Je connais très bien le documentariste Dragoss Ouédraogo. C’est un ami qui enseigne l’anthropologie visuelle à la faculté d’anthropologie de Bordeaux. J’ai organisé avec lui, entre autres, la décentralisation des journées du film ethnographique, des temps forts animation, cinéma et altérités… Le photographe Jérémie Buchholtz était lui une nouvelle relation. La revue d’art Le Festin m’a imposé sa collaboration pour un numéro consacré au vin en Aquitaine, « pour illustrer mon article9 ». Avec le photographe, nous nous retrouvons rapidement sur Bordeaux pour échanger sur nos conceptions respectives de l’approche du terrain et sur la place qu’occuperont les sujets de l’article dans le dispositif. Je suis moi-même photographe amateur. Je lui ai fait part de mes craintes de l’usage de l’image dans la production de « clichés » de personnes certes invisibilisées dans le monde viticole mais sur-représentées négativement comme « musulmans » dans les médias (Conord, 2007). Pour autant, je lui expliquais qu’utiliser l’image dans mon travail me semblait incontournable quand on aborde les questions de construction du visible et de vulgarisation du savoir notamment pour des personnes qui ne lisent pas toutes le français. Plusieurs visites sont organisées avec Jérémie Buchholtz dans les familles désireuses de participer au projet. Les photographies ne seront pas de simples illustrations fabriquées par le photographe. Le choix des prises de vue est décidé en commun avec les familles d’ouvriers en lien avec le contenu de mon article. Les photographies et le texte publiés dans la revue Le Festin sont le fruit de cette collaboration (Crenn, 2011a).

Image 1 – Ahmed revêt son « costume » de travailleur et a soigneusement attaché à sa ceinture ses ficelles de raphia (pour attacher les plants de vigne) qu’il a gardées précieusement alors qu’il est à la retraite.

Image 1 – Ahmed revêt son « costume » de travailleur et a soigneusement attaché à sa ceinture ses ficelles de raphia (pour attacher les plants de vigne) qu’il a gardées précieusement alors qu’il est à la retraite.
© Jérémie Buchholtz

Image 2 –Très valorisée dans le monde viticole, la taille est ici rejouée, pour nous par Ahmed.

Image 2 –Très valorisée dans le monde viticole, la taille est ici rejouée, pour nous par Ahmed.
© Jérémie Buchholtz

Plus spécifiquement pour le documentaire (qui a duré bien plus longtemps, de mars à septembre 2012), nous avions aussi pour souci d’échapper à la catégorisation ethnique10. L’objectif affiché par les ouvrier.e.s agricoles lors des premières rencontres avec Dragoss Ouédraogo était de mettre en avant leur participation à l’économie agricole. Restait à décider comment. Habitués à travailler ensemble avec Dragoss, nous « mélangeons » d’emblée la réflexion critique et la tentative d’une formulation réflexive de ce que pourrait être l’articulation entre une enquête anthropologique et une création visuelle.

Dans les deux cas, il est important pour tous que documentaire et photographies ne soient pas l’illustration pure et simple de mes recherches anthropologiques. Tous trois participent du dispositif de recherche. Ainsi, documentaire et photographies intègrent des légendes textuelles11 et les articles scientifiques que j’ai rédigés par la suite s’appuieront aussi sur ces deux expériences visuelles. Aucun n’est subordonné à l’autre. Chacun répond à l’autre. Surtout, documentaire et photographies sont appréhendés ici comme des porteurs de paroles. Puisqu’ici, plus que tout, nous souhaitions donner la parole aux acteurs sociaux concernés par la recherche. Nous espérions que leur propre vision de leur existence, par l’image, viendrait contrebalancer les discours médiatiques à propos des migrants, des musulmans dans lesquels ils sont englobés, alors même qu’en tant qu’habitants, travailleurs, ils ne sont que très rarement, voire jamais interrogés dans les médias ou ailleurs (Crenn, 2013) et que nombre d’entre eux sont analphabètes.

2. Un contexte viticole d’immigration qui s’ignore

Avant de revenir plus précisément sur les conditions concrètes des écritures alternatives et sur ce qu’elles ont fait à l’enquête, il est aussi utile de rappeler le contexte. Si la France demeure le pays le plus étudié en termes de relation migration-agriculture en Europe, au regard du nombre de recherches effectuées sur la ville ou l’industrie automobile, cela reste bien maigre (Hubscher, 2005). En cela, les mondes viticoles observés n’y échappent pas. De plus, pour la majorité des chercheurs12 comme pour l’ensemble de la population française, la ville signifierait la possibilité d’étudier les changements auxquels les migrations internationales participent. Le monde rural (et la ruralité qui lui est associée), et particulièrement viticole, symbole en France du « terroir », des origines de la nation française, de la permanence, y échapperait donc. Comme le signalaient déjà dans les années 1990 Jean-Pierre Berlan (1994) et Gérard Noiriel (1994), ce silence tient entre autres à la prégnance d’une agriculture paysanne et familiale que les syndicats continuent d’afficher mais aussi à la place qu’occupent dans les imaginaires urbains (touristes du monde entier et consommateurs/trices de vin potentiels) « la campagne » originelle, immuable, authentique, pure…

Ainsi m’a-t-il paru important de revenir rapidement ici sur l’histoire de leur installation. Cette dernière s’inscrit dans l’histoire plus générale des migrations agricoles dont cette région est coutumière du fait des récoltes et autres travaux des champs qui nécessitent de la main-d’œuvre. Avant eux, tout au long du XXe siècle, Espagnols, Italiens, Portugais se sont installés là et pour beaucoup sont devenus propriétaires et vignerons. C’est ainsi qu’à partir de la fin des années 1960, ils sont nombreux à tenter l’aventure depuis l’Algérie, la Tunisie ou le Maroc pour se rendre en France. Certains ont trouvé à se faire embaucher comme ouvriers agricoles via les recrutements organisés par l’OMI13 au village, avant de partir ; d’autres ont suivi un patron pied-noir. Après des heures de voyage en train, des détours parfois par les champs de la Drôme, ils ont posé leurs valises dans la prestigieuse région viticole bordelaise allant de Saint-Émilion à Bergerac. Dans les conversations quotidiennes qu’ils suscitent dans les villages viticoles, au marché du samedi, on les appelle souvent les « Arabes14 ». De manière de plus en plus méprisante, ces dernières années, des termes que l’on croyait oubliés ressurgissent dans les bars, au coin des rues, dans les rangs de vigne (« ratons », « gris », « bicots »), jusqu’aux panneaux de signalisation routière sur lesquels des insultes sont badigeonnées (« sales arabes », « la bite à bicot »)15. Quarante ou cinquante années après leur installation en Gironde, Lot-et-Garonne et Dordogne, ils restent associés à leur voyage initial. Dans les représentations, ils sont encore et toujours assimilés aux derniers arrivés du Maroc ou d’Algérie, venus depuis l’Espagne en pleine récession économique à la fin des années 2000, voire à ceux qui se revendiquent fièrement Sahraoui16. Pire, depuis les attentats contre la rédaction de l’hebdomadaire Charlie Hebdo et contre la salle de spectacle Le Bataclan, ils estiment eux-mêmes être associés aux terroristes de l’État islamique (Crenn, 2017b).

La communauté viticole du pays du Libournais qui a été l’objet de ces expériences d’écriture alternative, on l’aura compris, est au cœur de nombreux changements. Modernisation des structures de production, mécanisation, financiarisation, hégémonie de la grande distribution, homogénéisation, globalisation économique, côtoient désormais la « mise en scène » de procédés traditionnels (barriques en bois et cuves en inox) ou « la remise au goût du jour des traditions » et la recherche absolue de « la qualité ». Cette patrimonialisation distinctive des majoritaires sociologiques (Bertheleu, 2012) côtoie une identité pensée comme négative, identité nommée « musulmane », « arabe » plus ou moins conçue comme irréductible. Dans la tourmente des transformations de la communauté viticole, la place de l’ouvrier agricole étranger reste la plus basse de la hiérarchie viticole. Dans les années 2010, « arabes » ou « marocains » (Français, Algériens ou Tunisiens de nationalité pour certains mais désignés comme tels), constituent à cet égard une population ne correspondant plus tout à fait à ces « critères ». La légitimité de « leur présence » (décrite comme trop visible dans les centres bourgs des petites villes viticoles) est remise en question particulièrement sur les territoires qu’ils habitent (Crenn, 2017a17). Outre la mécanisation, ils ont été concurrencés par des travailleurs polonais (Morice et Michalon, 2008) puis par des « Marocains andalous » ou encore des « Marocains portugais » ou « Sahraouis », des Russes ou des Ukrainiens (travailleurs détachés). Mais ces ouvriers agricoles, installés depuis quarante ou cinquante ans, ne sont pas les seuls à subir les dégradations de l’embauche et des conditions de travail, les « ouvriers français » et les petits exploitants n’y échappent pas. Le racisme populaire est alors devenu un mode de régulation consensuel permettant de supporter la précarité de l’emploi due à la mécanisation, à l’orientation productiviste, à la flexibilité de l’emploi. De même, le déclassement de petites villes viticoles (autrefois fleurons économiques et intellectuels de la campagne française) en banlieue pauvre de Bordeaux a déstabilisé la stratification paternaliste et rurale. Ainsi, c’est avec ce background fort de plus quinze ans de recherche que tournages et prises de vue photographiques ont été l’occasion de nourrir ma problématique. Particulièrement, j’ai pu, grâce à ces expériences visuelles, noter le paradoxe entre l’ancrage historique de ces ouvrier.e.s agricoles âgé.e.s de 60 à 80 ans – installé.e.s depuis un demi-siècle et parfois toujours au même domicile – et le fait que cette histoire soit peu exprimée, transmise, visible, au sein même de ces familles, des jeunes générations et plus largement au sein de ces territoires viticoles. J’ai considéré que la projection du court-métrage ici et là pouvait combler ce manque et enrayer, autant que faire se peut, le racisme ordinaire notamment par les discussions provoquées avec les autres habitants de ces territoires… qui, parfois, ont ressorti des cartons des photographies de leurs propres migrations.

Image 3 – Notre reportage fut l’occasion pour les petites filles de Kader de connaître l’histoire de leur grand-père et fut une forme de reconnaissance familiale aussi.

Image 3 – Notre reportage fut l’occasion pour les petites filles de Kader de connaître l’histoire de leur grand-père et fut une forme de reconnaissance familiale aussi.
© Jérémie Buchholtz

3. Le droit à l’indifférence

Mais le souhait que nous avions – anthropologue, photographe ou documentariste – de rendre visible l’histoire migratoire de ces territoires méritait réflexion. Certes, on pouvait considérer qu’il était important de reconstituer les histoires de vie et les trajectoires sociales de ces individus en les croisant avec l’histoire des migrations qu’ils ont enrichie par leur présence comme tant d’autres. Mais comment faire alors même que ces personnes ne souhaitent pas apparaître comme « migrant.e.s » ? Cette dénomination a bien peu de réalité pour les acteurs centraux de ma recherche. Aucun d’eux ne s’intitulait, se labellisait ou ne se qualifiait d’ailleurs de « migrant ». Pour eux, participer à une migration n’a été qu’une courte étape transitoire dans leur vie et s’est surtout prolongée par une longue installation dans les territoires viticoles du Bordelais. Ainsi fallait-il avoir une réflexion approfondie sur les enjeux politiques d’une production d’images, à destination d’un plus large public que celui des chercheurs, dans la relation à ceux qui restent d’éternels migrants (donc des étrangers sociologiques) pour beaucoup de personnes qui habitent dans les terres de vignes et qui se considèrent comme des « établis » (Elias, 1997). Comment éviter, quand on effectue un documentaire, un reportage photographique concernant l’immigration, de sombrer dans le piège de la sur-visibilisation ? Fallait-il, comme le font les chercheurs allemands (Silhouette-Dercourt et Mohring, 2018), « démigrantiser » les recherches pour s’atteler à une sociologie de la pratique ? Ce ne fut pas l’option choisie. À l’instar de François Héran à l’origine de l’institut Convergences Migrations18, il m’a semblé que, plutôt que de les ignorer, combattre les stéréotypes sur les questions migratoires, en les déconstruisant grâce à un documentaire, était plus efficace. Gérard Noiriel (1994), Ronald Hubscher (2005), Alain Morice et Bénédicte Michalon (2008), Chantal Crenn et Simona Tersigni (2014) remarquaient, il y a vingt ans déjà (pour certains), le silence assourdissant qui accompagne les présences immigrées en milieux ruraux alors que tout un pan de l’économie agricole française repose sur leur corvéabilité. Suivant les intuitions de mes collaborateurs, nous avons donc fait le pari que montrer comment ces travailleurs de la vigne venus d’ailleurs avaient participé à l’enrichissement économique viticole de la région ainsi qu’à l’histoire des migrations en général comme celles des Italiens, des Espagnols, des Portugais ou des Bretons avant eux, et pouvaient permettre de faire des liens avec l’histoire collective du territoire viticole et fabriquer de « l’en-commun19 ».

Finalement, aucun choix ne fut établi par avance. Nous avons décidé de laisser l’induction faire son travail et d’inclure tournage et prises de photographies dans le nouveau dispositif de recherche qui s’ouvrait à nous. Pour cela, nous avons été à l’écoute des personnes rencontrées sur le terrain dans leurs définitions d’elles-mêmes, dans leurs mises en scènes d’elles-mêmes. Dans son ouvrage, Mouloud Boukala montre comment le dispositif de recherche par l’image peut se définir comme un ensemble de règles, des protocoles, des stratégies, des manières de voir, des manières de faire mais qui selon Deleuze peuvent et doivent nécessairement conduire à la subjectivation car le « dispositif laisse ou rend possible […] la créativité » (2009, p. 45). Cette notion de « dispositif de recherche » appliqué au tournage (ou au reportage photographique) lui-même nous semblait ainsi nous permettre d’assumer pleinement le caractère construit du terrain, du tournage et du reportage photographique qui n’existent pas par eux-mêmes mais se constituent souvent – comme j’ai pu le montrer plus haut – à partir de la volonté première du chercheur et toujours dans la rencontre et la confrontation entre différents acteurs (dont bien entendu les ouvriers agricoles, les documentariste et photographes) à un moment et dans un temps donnés. Ainsi tournage, terrain et prises de photos comme le dispositif d’écritures alternatives ne sont pas le réel mais sont effectivement des manières de « le questionner ». Ce dispositif a donc été pensé à la fois pour permettre le documentaire, les photographies pour la revue d’art et pour les situer du point de vue de leur utilité sociale mais aussi pour les ancrer sur les territoires concernés. D’un point de vue éthique, il a permis de questionner sans cesse (et particulièrement lors de la production finale) nos postures de documentariste, de photographe et d’anthropologue notamment vis-à-vis des questions liées au processus de mise en visibilité. Que rend-on visible par la recherche, par le documentaire, les photographies ? Comment ? Pourquoi ? Pour qui ?

C’est ainsi que nous avons suivi tout au long du dispositif, les désirs de nos interlocuteurs et délibérément mis l’accent au montage, ou dans le choix des photographies pour la revue Le Festin, sur leurs souhaits de témoigner avant tout de leur appartenance au monde viticole. En effet, c’est sans cesse que nos interlocuteurs nous rappellent qu’ils ne furent migrants, au fond, qu’un tout petit peu, à l’échelle de leur vie mais habitants de ces territoires presque cinquante années durant.

Image 4 – Premier installé depuis les années 1980 au milieu des vignes, Ahmed vit très mal d’être considéré comme un « étranger » par ses nouveaux voisins qui y font construire leurs maisons quarante ans après lui.

Image 4 – Premier installé depuis les années 1980 au milieu des vignes, Ahmed vit très mal d’être considéré comme un « étranger » par ses nouveaux voisins qui y font construire leurs maisons quarante ans après lui.
© Jérémie Buchholtz

De plus, dans le contexte de « crise migratoire » actuel, il y avait un risque à (re)produire un artefact politique. Il a donc fallu trouver une troisième voie entre le point de vue des agents étatiques et médiatiques sur les migrants, notre volonté de rendre visible de manière positive l’histoire migratoire de France en milieu rural et évidemment le point de vue des locuteurs/trices en quête de reconnaissance locale20. Ainsi, le portrait filmé selon leurs propres conceptions s’imposait-il à nous comme un moyen efficace d’établir un pont entre les différentes sphères de leurs vécus tout en les représentant visuellement afin de mieux les connaître et de mieux les faire connaître à un public plus large.

4. La fabrique filmique des récits de vie des travailleurs immigrants de la vigne

Le recours à de longs portraits narratifs nous a paru immédiatement approprié pour reconstituer un peu de ce dont ils étaient privés ici, à savoir la vie déjà vécue au pays de leur jeunesse, qui contribue pourtant à la définition de chacun. Ainsi avons-nous travaillé les rencontres, tant avec Dragoss Ouédraogo qu’avec Jérémie Buchholtz, dans un premier temps à partir de photographies d’archives personnelles que je n’avais d’ailleurs jamais vues moi-même. Un premier temps de photo-elicitation (Collier in Papinot, 2007) a permis la mise en récit de la jeunesse au pays et de l’arrivée en terre viticole française. Les clichés les montraient l’un à l’école, l’autre adolescent.e en Algérie, au Maroc ou en Tunisie. Pantalon pattes d’éléphant, blouson en jean, mini-jupe, cheveux découverts et parfois courts pour les femmes, photographie en studio en amoureux chez le photographe, ou à bicyclette, à la plage… Les photos d’archives personnelles ont montré leur habitude ancienne de conserver des photographies et d’établir pour certains des albums ainsi que de s’adonner à la pratique du « portrait studio » chez un photographe, en France et dans leurs pays de départ.

Pour ces hommes et femmes venu.e.s des villes d’Algérie, du Maroc ou de Tunisie, tout ce travail d’archive photographique m’a permis (pour la première fois) de saisir concrètement comment les tenues vestimentaires de ces ouvrier.e.s agricoles étaient proches de celles des Français présents dans leurs pays de départ et… d’installation. D’ailleurs, des photographies prises au moment de leur arrivée, devant les bâtisses des employeurs les montrent « en tenue de ville », « comme mes parents » me confie Nathalie, 52 ans (libraire et fille d’exploitants agricoles).

Image 5 – Kader, sa fille et sa petite fille avec son portrait et celui de sa femme effectués dans un studio à Rabat à la sortie du cinéma dans les années 1960.

Image 5 – Kader, sa fille et sa petite fille avec son portrait et celui de sa femme effectués dans un studio à Rabat à la sortie du cinéma dans les années 1960.
© Jérémie Buchholtz

Chacun.e estimait avoir tout donné pour favoriser son implantation dans le nouveau monde qui l’employait. Ils nous racontent d’emblée, comment ils étaient certes seuls, presque complètement coupés de leurs réseaux d’interconnaissances d’avant la migration, de leur famille mais aussi comment ils espéraient, par cette immersion, se donner la possibilité de partager avec la jeunesse locale ce qu’ils avaient perçu depuis leurs pays colonisés comme étant la liberté, l’égalité, la fraternité… jusque-là réservées aux « Français », colons installés dans leur pays de départ. Pâtés, saucissons et vin partagés lors des déjeuners de rangs de vigne, fêtes arrosées des vendanges, sont pendant les prises de vue évoqués de manière ambivalente. Avec nostalgie, fierté et honte à la fois. Le fait de raconter des comportements alimentaires désormais considérés comme haram (illicite ; interdit ; inviolable ; sacré) et d’être reconnu.e.s dans le film projeté au cinéma au bourg, les « on-dit », mais aussi les réprimandes présumées de la part des membres de la communauté, ont été discutés. Certains voyaient dans la projection de leur histoire une occasion de fierté quand, pour d’autres, cela pourrait susciter un sentiment de gêne, voire de « honte » (nous n’avons alors gardé que les portraits de ceux qui ont bien voulu figurer dans le court-métrage). Raconter une vie, leurs vies, devant la caméra a permis de prendre connaissance de ce qu’ils avaient quitté et aussi de ce qu’ils ont construit en France. Se mettre en scène face à la caméra leur a permis d’évaluer la place de plus en plus prépondérante, au fil du temps, des membres de ce qu’ils appellent désormais « la communauté marocaine » sur leurs comportements, au fur et à mesure qu’elle s’agrandissait. Brahim, par exemple, refuse radicalement de parler face à la caméra de sa (trop ?) belle maison. Selon lui, son évocation renforcerait son exclusion de « la communauté marocaine » du fait de la jalousie qu’elle suscite. Mais dans le même temps, s’exprimer dans un film lui a permis d’affirmer le désir de ne pas être assimilé aux « nouveaux arabes » perçus par lui comme trop « musulmans » et de revendiquer de faire partie des « établis » en somme, par l’ancienneté de son arrivée, sa fréquentation immédiate de la Fédération des œuvres laïques (FOL), la réussite de ses enfants (devenus avocats, médecins, assureurs à Bordeaux).

Puis nous leur avons proposé de les suivre dans leur vie quotidienne en leur demandant de choisir des lieux importants pour elles ou eux. Caméra à l’épaule ou appareil photographique à la main, en compagnie de l’anthropologue dans les vignes, au fil à linge, dans les commerces (filmé à la boucherie Planète orientale), devant les établissements scolaires où ils furent délégués de parents à la FOL, cela a permis de faire de ces gens perçus comme « étrangers », des gens « d’ici » (une identité locale, un vécu de voisins, etc.). Nous nous sommes mis à leur écoute pour être au plus près de leur quotidien tout en tenant compte des malentendus du tournage, de la manière dont ils voulaient organiser les prises de vue pour saisir leurs identités plurielles.

Image 6 – Ahmed nous explique que pendant 30 ans il a arpenté cette terre et vérifié chaque pied de vigne…

Image 6 – Ahmed nous explique que pendant 30 ans il a arpenté cette terre et vérifié chaque pied de vigne…
© Jérémie Buchholtz

Image 7 – Fatima m’invite à ramasser son linge.

Image 7 – Fatima m’invite à ramasser son linge.
© Jérémie Buchholtz

En effet, ce sont les deux extrêmes – malaise et engouement – autour de notre documentaire et du reportage photographique qui ont engendré le désir de rédiger cet article. Leur demande d’invisibilité (le droit à l’indifférence de certains) et, pour d’autres, la revendication de pouvoir s’exprimer face à la caméra jusqu’à se mettre en scène nous ont semblé fertiles. En effet, que penser du refus soudain d’interview filmée par certains alors que le rendez-vous avait été pris à leur demande ? Comment interpréter le souhait brutal d’arrêter la caméra pendant l’échange par un de nos interlocuteurs ? La demande d’un des vidéastes locaux (Jean-Claude Cosse) d’ôter du blog la vidéo des interviews réalisées avec les membres du bureau de l’Association de la mosquée lors de ses journées portes-ouvertes a aussi provoqué notre interrogation… Comme le montre un autre documentaire de Nathalie Loubeyre et Joël Labat sur la bastide de Sainte-Foy-La-Grande en 201721, ici la parole publique autour des questions migratoires revêt un enjeu social très puissant. Certains parlent dos à sa caméra pour dire leur sentiment de déclassement, d’autres utilisent des périphrases pour évoquer leur sentiment d’envahissement. Jamais les termes d’« immigrés », « arabes » ou « musulmans » ne sont mobilisés face à l’objectif tandis qu’un historien local « protestant » se « sert » d’elle comme tribune pour dire son ouverture aux « petits marocains » et dénoncer les attitudes discriminantes de la nouvelle équipe municipale. Bref, de quoi ces malaises, malentendus ou engouements sont-ils révélateurs en ce qui concerne l’immigration en milieux ruraux lorsque l’image s’en mêle ? De même, comment intégrer dans ce document les patrons de la vigne qui, pour la plupart (mais pas tous), ne voient aucun intérêt à parler des ouvriers agricoles migrants ou autres. Comment capter (à l’instant vécu) la relation profondément asymétrique entre ouvriers agricoles et patrons ? Comment parler de l’impossibilité de filmer les visages des « sans-papiers » travailleurs des vignes rencontrés par ailleurs pendant l’enquête ?

Croiser les regards photographique, cinématographique et anthropologique réactualise un débat au cœur de ces disciplines : celui de l’objectivité, de la neutralité, de l’implication de la réflexivité. Intégrer l’anthropologue dans l’œil de la caméra questionne aussi sur la manière d’accéder à une compréhension du social par l’observation et le partage d’un espace vécu en commun avec les personnes filmées.

5. Ce que s’impliquer à l’image veut dire

Au regard des liens intimes que j’ai tissés avec la plupart des protagonistes de notre film, au fil des tournages, Dragoss Ouédraogo propose que je sois le lien filmique entre les différents portraits. Caméra à l’épaule, Dragoss Ouédraogo me suit d’une rencontre à l’autre mais, au final, je ne sais plus très bien qui suit qui ? Car nos interlocuteurs nous donnent rendez-vous ici et là, nous proposent de filmer ceci ou cela et, au contraire, d’arrêter ceci ou cela. C’est cette induction qui nous intéresse tous deux.

De quelles manières peut-on, en partageant le quotidien des acteurs, répondre à la question suivante : comment peut-on être ouvrier ou ouvrière agricole d’origine marocaine, tunisienne ou algérienne lorsqu’on habite à la campagne dans une petite région viticole ? Comme on l’a dit, par l’induction, c’est à cette problématique que nous avons tenté de réfléchir. Nous nous sommes interrogés sur le modèle classique qui postule la séparation objectiviste des points de vue émique et étique dans la production de la connaissance scientifique et cinématographique. En m’intégrant dans le documentaire, Dragoss Ouédraogo souhaitait poser d’emblée qu’il était illusoire de mettre entre parenthèses mon appartenance sociale et culturelle, et d’adopter celle de celui ou celle qui est filmée. C’est par l’affirmation de la présence de l’anthropologue mais aussi de celle du documentariste, par la conscience réflexive de nos différences (professionnelles, ethniques, de genre) que nous avons estimé parvenir à saisir l’ordre social auquel nous n’appartenons pas. Ici la couleur de la peau de mon collaborateur n’a que très peu d’incidence : il est avant tout perçu comme caméraman pour nos interlocuteurs ou alors, si influence il y a eu, cela a surtout agi, sauf à de rares exceptions, sur la confiance et par le sentiment d’avoir un destin commun « d’immigrés22 » .

Enfin, nous avons également abordé la question de la restitution des données, question récurrente en anthropologie : comment ceux qui nous ont confié leur parole, leur image, leur récit reçoivent-ils à leur tour cette restitution d’eux-mêmes ? Je projetterai plusieurs fois ce petit court-métrage dans la petite ville de Sainte-Foy-La-Grande, à Bordeaux, à Castillon-La-Bataille. À chaque fois, reconnaissance et fierté seront les maîtres mots. Le documentaire circule sur les clefs USB. Des années plus tard, des petits-enfants devenus adultes me réclament une version du court-métrage tout en s’étonnant de mon intérêt pour leurs parents et grands-parents. Leur étonnement ouvrira la possibilité de réfléchir sur le sens des formes d’engagement dans la recherche et sur ce que produisent ces situations où chacun.e (les locuteurs, la chercheure, le documentariste) est amené.e à sortir de sa zone (de compétences) de confort : la porosité des savoirs, les formes d’asymétrie avec les personnes centrales dans le documentaire, la politisation aussi.

Ainsi avons-nous exploré la possibilité de ne pas séparer épistémologiquement parlant la pratique textuelle de la pratique visuelle (c’est-à-dire la description écrite et la description documentaire ou photographique), car elles ont au moins en commun d’être deux manières de produire des représentations. Nous ne considérons pas que ces deux médias sont équivalents en termes de production de connaissances (chacun fait appel à des inférences singulières en raison de ses possibilités formelles), mais nous avons souhaité pouvoir leur appliquer la même exigence quant aux conditions de descriptions ethnographiques et d’interprétations anthropologiques et filmiques. Si les photographies sont souvent cantonnées à un rôle illustratif à côté d’un texte qui se veut, quant à lui, véritablement informatif, le documentaire peut permettre l’entremêlement des deux. Il nous a permis, semble-t-il, d’user de mêmes registres descriptifs et interprétatifs tant du point de vue anthropologique que filmique, qu’un article ou un ouvrage anthropologique. En effet, « les problèmes posés par un film documentaire et un ouvrage anthropologique sont similaires » nous dit Gérard Althabe (1997, p. 17). Dans les deux cas, selon lui, la question consiste à évaluer la fiabilité d’un sens donné par des images d’une part, et d’autre part par un texte écrit. Car la question posée est bien celle-ci : Dragoss Ouédraogo filme-t-il la réalité lorsqu’il filme une conversation autour du thé entre l’anthropologue et les ouvrier.e.s maghrébin.e.s de la vigne ? Quand, en tant qu’anthropologue, je restitue dans un livre des années de terrain, ce livre offre-t-il la réalité que j’ai observée ? Dépassant l’illusion qui consiste à croire que l’on filme ou que l’on donne à lire « la » réalité, il s’agit plutôt de construire un sens qui aide à décrypter la place qu’occupent ces personnes dans le « monde rural » ou périphérique bordelais.

D’ailleurs, c’est au fil de différents moments de tournage et des projections publiques que se confirme pour nos interlocuteurs/trices l’intuition qu’ils ou elles avaient eu dès le départ : il est plus rentable d’apparaître plutôt comme ouvrier ou ouvrière de la vigne qu’uniquement comme musulmans. Ils ou elles mesurent absolument le poids des images dans la formation des stéréotypes dans la société française actuelle et ne tiennent pas particulièrement à être filmé.e.s à la mosquée, par exemple.

Comme dans la démarche d’écriture anthropologique, le scénario de notre documentaire s’est donc construit doucement et dans l’échange avec ces ouvrier.e.s agricoles. Notre travail collaboratif qui fait que j’ai, au préalable, observé le quotidien de ces personnes pendant plusieurs années a, comme on le verra plus loin, permis d’approfondir face à la caméra des aspects de leur existence qui, sinon, seraient peut-être passés sous silence (comme par exemple, les conflits entre anciens et nouveaux à la mosquée, leur expertise de ce qu’est un bon ou un mauvais raisin).

D’ailleurs, leur expertise d’un champ de vigne, exposée à la caméra, tout comme les précisions sur le sol et l’orientation géographique, avaient pour objectif de témoigner face aux professionnels de l’image de leur capacité, par leurs connaissances, à distinguer un bon d’un mauvais entretien de la plante (greffe, vigueur, couleur, propreté de l’ensemble du pied de vigne). Le documentaire ou le reportage photographique, aux tournages beaucoup plus courts que l’enquête anthropologique, ont rendu visible à l’image des questions qui, sans elle, auraient été pourtant tues. Ici la complémentarité entre les deux approches est évidente. En effet, grâce au temps long de l’enquête anthropologique, j’ai pu orienter les échanges en présence du documentariste sur la réflexion que ces travailleurs agricoles migrants ont établi au fil de leurs différents emplois entre Saint-Émilion, Sainte-Foy-La-Grande, Fronsac, Monbazillac, etc., une sorte de réflexivité professionnelle les amenant à être en capacité d’évaluer les « terroirs » selon leur expression. Vendanger à la main est, a posteriori devant la caméra, considéré comme le summum du « travail bien fait ». Hors champ, la mécanisation des vendanges a fait l’objet de commentaires ambigus. En même temps qu’elle les avait soulagés d’un travail pénible, ils ou elles ont conscience qu’elle a aussi signifié la fin de leur activité professionnelle pleine et entière23. De même, l’usage d’herbicides et de pesticides à l’origine de leurs nombreux problèmes pulmonaires et respiratoires est aujourd’hui et, rétrospectivement, considéré comme produisant du vin de « mauvaise qualité » sans jamais évoquer leurs conséquences sur leur propre santé (alors que les douleurs au dos et aux poignets, plus acceptables, le sont24). Face à la caméra, pas un mot sur le sujet. Ce sont leurs enfants qui oseront, pendant nos prises de vue, établir le lien entre les problèmes respiratoires des parents-ouvriers et les produits inhalés pendant qu’ils administraient (sans masque ou combinaison) les traitements phytosanitaires à la vigne (comme les autres ouvriers agricoles du reste25). Sur ces questions, malgré les reportages télévisuels, l’omerta est la règle pour les plus âgés de nos interlocuteurs, témoignage silencieux de leur soumission.

Mais les points de vue de l’anthropologue, du photographe ou du cinéaste sont présents. La situation d’observation ou de tournage est un espace-temps construit qui n’est pas vécu dans la vie quotidienne. C’est une présence dont il faut tenir compte dans l’interprétation des données ethnographiques ou cinématographiques (donc le montage). Dragoss Ouédraogo et Jérémie Buchholtz ne se mettent pas en scène mais ils participent aux échanges, même quand ils laissent nos interlocuteurs prendre en charge leur propre mise en scène devant la caméra ou l’appareil photographique. Les rangs de vigne, la boucherie halal, la boutique d’épicerie fine et le restaurant-traiteur « marocain », le salon à la marocaine où nos interlocuteurs nous reçoivent ou nous entraînent deviennent des lieux d’un « théâtre social » qui met en scène notre société en général et où nous sommes tous impliqués. Dragoss Ouédraogo choisit au montage d’évoquer les problèmes respiratoires de Kader, jamais reconnus comme « maladie professionnelle ».

De même, à la boucherie, d’un côté du comptoir, pendant que l’anthropologue discute avec les clients et que certains demandent qu’on fasse crédit en attendant leurs allocations, le documentariste, lui, a le temps pendant les files d’attente de cerner les détails de la quotidienneté ainsi que l’étonnante force qui agit les clients autour des conversations concernant le choix d’aliments, de condiments, d’épices. De l’autre côté, les client.e.s s’attachent à la commerçante marocaine, plutôt aisée, qui leur fait face et qui, à ses heures perdues, les aide à remplir de nombreux documents administratifs26. Dans un commerce très fréquenté et trop petit pour contenir autant de services (une cabine téléphonique pour appeler au pays, un comptoir de transfert d’argent, des marchandises de toute sorte allant des olives au tapis de prière en passant par des boîtes de conserves, des théières, de la viande du limousin halal, etc.), Dragoss montre la centralité minoritaire de cette boucherie halal comme a pu le faire Anne Raulin (1999) à Paris à propos des minorités commerçantes. De même, la visite de la petite épicerie Les Cinq Saveurs à Duras, fièrement accompagnée par le père de l’épicière Kader Jouama, témoigne avec force de la participation de ces familles à la vie locale par le service de proximité proposé à des personnes âgées isolées. L’image des produits « terroirs » marocains ou lot et garonnais exposés sur les gondoles révèle combien le cosmopolitisme fait aussi partie de ce territoire sur-patrimonialisé devant incarner, dans les imaginaires urbains, la francité27. Tous ces éléments renseigneront, en creux, le montage final et permettront d’éviter misérabilisme et au contraire montreront la centralité rurale et urbaine de ces présences commerçantes minoritaires.

6. Rendre visible l’attachement à la terre et l’amertume aussi…

Ce court-métrage a été l’occasion de révéler avec force comment les femmes se sentent appartenir au lieu. Fatima, par exemple, dans le petit film compare la vigne à un enfant qu’elle a élevé et accompagné dans son développement. Les paysages des vignobles sont convoqués dans l’échange audiovisuel et présentés comme constitutifs de sa quotidienneté et viennent, dit-elle, à lui manquer quand elle séjourne pour les vacances dans son pays de départ. Après la séance photographique avec son mari, Fatima insiste pour être prise seule en photo, entourant d’un bras sa première petite fille et de l’autre un pied de vigne.

Image 8 – Fatima enlaçant sa petite-fille et la vigne : « <em>La vigne ? je l’ai vue grandir comme mon enfant, je l’aime moi ma vigne…</em> ».

Image 8 – Fatima enlaçant sa petite-fille et la vigne : « La vigne ? je l’ai vue grandir comme mon enfant, je l’aime moi ma vigne… ».
© Jérémie Buchholtz

Grâce au projet photographique et filmique, les femmes (et leurs filles) se sont révélées, par leurs mises en avant, des actrices centrales de ces territoires viticoles. Mais finalement qu’ils soient hommes et femmes, tous et toutes tiennent à se montrer face à un paysage de vignes qui leur tient à cœur (souvent le premier lieu de leur embauche). Ils et elles nous invitent à filmer et à photographier les rangs de vigne qu’ils ou elles ont arpentés des années durant (parfois jusqu’à 17 km par jour28). Afin de témoigner de leur « racinement », ils ou elles demandent à être pris.e.s en photographie fixant fièrement la caméra, sécateur à la main…

Image 9 – Le choix par ces deux ouvriers agricoles d’être photographiés sur leur lieu de travail entourés de leurs enfants, beaux-enfants et petits-enfants traduit le désir montrer leur attachement à la terre ainsi que leur enracinement local.

Image 9 – Le choix par ces deux ouvriers agricoles d’être photographiés sur leur lieu de travail entourés de leurs enfants, beaux-enfants et petits-enfants traduit le désir montrer leur attachement à la terre ainsi que leur enracinement local.
© Jérémie Buchholtz

Lors des premières séquences filmées à leur domicile, hommes et femmes taisent la terre qui colle aux bottes, l’eau des feuilles de vigne qui s’infiltrent dans leur pantalon, le froid du petit matin qui gèle leurs doigts, la répétition des tâches de relevage, d’épamprage, de tirage des bois qui fatigue dos et canal carpien… Au contraire, pour recevoir le documentariste, eux ont mis leurs plus beaux vêtements, elles leurs plus belles djellabas… Elles ont sorti théières rutilantes et gâteaux marocains frais du matin. Les téléviseurs, câblés sur Aljézira, sont ostensiblement allumés par nos interlocuteurs qui sont allés à la Mecque et y sont devenus Hadj alors que pendant mes nombreuses visites, ils sont éteints. Comme une réponse, Dragoss Ouédraogo les a aussi filmés. Nous avons souhaité montrer comment la globalisation est également un cadre dans lequel le monde rural s’inscrit. L’image de la chaîne Aljézira a permis de témoigner, en clin d’œil, de leur capacité à s’affilier à un « ailleurs » perçu par eux, comme à la fois moderne, riche et musulman.

À d’autres moments, ce désir de renverser le stigmate de l’ouvrier agricole arriéré et exploité s’est particulièrement révélé de manière forte du fait de la présence de la caméra mais malheureusement sans qu’aucune image ne puisse être réalisée. Les jeunes hommes et jeunes garçons interviewés par nos soins dans les rues ressentent le besoin de justifier leur présence dans ces petites villes, aujourd’hui, en s’appuyant sur l’histoire des « anciens » (qui ne sont pas forcément leurs parents) faite d’abnégation au travail et de déni de leur engagement par leurs employeurs, voire du racisme de ces derniers. Alors que nous avions rendez-vous chez une femme arrivée à Sainte-Foy-La-Grande dans les années 1970 et qui souhaitait nous faire le récit de son parcours et être présente dans le film, nous n’avons pas pu pénétrer à l’intérieur de son domicile. Son fils et ses amis (formant désormais un groupe de rappeurs parisiens), installés devant la maison, nous ont empêchés d’entrer. En faisant barrage de leur corps, ils nous ont signifié leur désaccord. « Laissez-nous tranquilles. Ils ont travaillé toute leur vie. Ils ont tout donné ici, ils ont été plus qu’honnêtes, pour quoi ? Rien, du mépris, alors laissez-nous tranquilles ». Alors que nous tentions de nous expliquer, chacun à leur tour, ils ont ajusté leur récit à la demande d’honnêteté qui leur est faite à eux, jeunes français « d’origine maghrébine » accusés d’entretenir la peur, la nuit, (Falqua, 2013) (Muller, 2013) dans les rues des petites villes viticoles (Crenn, 2015). Ils renversent la situation et reprochent aux « Français », aux patrons de la vigne (auxquels nous étions associés, le documentariste et moi-même) de ne pas avoir été respectueux envers leurs parents, de les avoir empoisonnés avec les produits chimiques, d’être des voyous, des voleurs, des exploiteurs d’êtres humains en somme.

Les plus âgés, face à la caméra, seront beaucoup moins vindicatifs dans leurs reproches aux patrons. Bien sûr beaucoup dénoncent hors caméra ne pas avoir été associés aux séances de dégustation valorisées par le monde professionnel vinicole. En tout cas, le silence volontaire tenu devant la caméra en 2013 à propos du fait de « boire du vin » m’a permis d’en saisir plus finement les enjeux locaux et personnels que pendant la recherche anthropologique. Kader, par exemple, m’avait confié, comme beaucoup, qu’il était présent à toutes les étapes de fabrication du vin et qu’il avait bu du vin avec les autres salariés. Toutefois, en parler devant la caméra était impossible pour lui. Il ne cesse de réciter des sourates du Coran pendant le tournage tout en rappelant à Dieu, combien lui Kader est humble et espère ne pas avoir commis trop de fautes pendant sa vie sur terre. Je saisis combien il avait évalué que la projection du film, du fait du contrôle intra-communautaire religieux, beaucoup plus puissant qu’autrefois, risquait d’atteindre son honneur d’homme et de musulman proche de la mort. Si boire du vin n’était pas conçu à l’époque comme une infraction à l’islam (comme le fait de ne pas manger halal) notamment du fait du « principe de coupure » bien documenté par Roger Bastide (Pereira de Queiroz, 1979), on perçoit, face à l’enjeu que représente la diffusion du documentaire, que la valorisation d’un islam vigoureux émanant d’une Arabie saoudite économiquement puissante et pesant sur la diplomatie internationale permet de renverser le stigmate du musulman terroriste et arriéré. Ne pas avoir été associé à la dégustation était certes le résultat d’une mise à l’écart du sommet de la hiérarchie viticole mais ne pas y avoir été invité permet aujourd’hui de le contourner (par dérision ?) et d’affirmer haut et fort leur appartenance à l’islam. Pour les plus âgés, leur récit de vie effectué face à la caméra s’inscrit dans une période de leur vie où retourner le stigmate « musulman » leur paraît potentiellement rentable (Kader sait qu’il a un cancer en phase terminale et souhaite « se rapprocher de Dieu ») tout en se revendiquant connaisseur du plant de vigne par la taille dans laquelle ils excellent et leurs compétences sont particulièrement recherchées. Finalement, ils ont « travaillé » avec l’équipe du tournage leur postérité. Ils ont conscience par les photographies ressorties des cartons, pour le tournage, de l’absence de nombreux compatriotes déjà morts.

7. Être des sujets, être des ouvriers de la vigne face à la caméra, ou comment revendiquer l’autochtonie

Dans ce contexte viticole géographique et économique en pleine transformation (concurrence des vins du Languedoc, d’Espagne, du Chili, etc.) et face aux situations raciales jusque-là déniées par les migrants arrivés dans les années 1970, des hommes et des femmes aux parcours singuliers (enfants de migrants29, nouveaux migrants nationaux et internationaux arrivés ces dernières années) développent une réflexivité accrue et prennent conscience de leur situation commune.

Même si cela ne se traduit pas en écriture, beaucoup saisissent l’appareil photo ou la caméra comme moyen de la mise en scène de soi, et transforment le soi en « acteur-comédien » à défaut d’être « auteur30 » . Comme le souligne Michel Agier, « Dans ces situations, […] les sujets existent en se détachant de leur condition sociale, d’une identité assignée (sociale, ethnique) et éventuellement d’un soi souffrant » (Agier, 2013, p. 201). Il existe de la part de cette génération de travailleurs.ses une demande « de prise de parole » (de Certeau, 1994). L’image devient l’outil approprié.

À ce sujet, l’exemple d’Ahmed, ouvrier agricole, mérite toute notre attention. Venus (à sa demande) au château de son premier employeur pour y être filmé, il se liquéfia (s’écroula) instantanément lorsqu’à peine arrivé, il croisa le regard de son ancienne patronne qui le toisait du perron. Elle lui dit qu’elle l’avait « immédiatement reconnu et qu’il n’avait pas changé ». À ces mots, nous avons ressenti physiquement le malaise d’Ahmed. Malheureusement, nous n’avons pas pu le capter avec l’œil de la caméra restée dans sa mallette. Après un échange écourté entre elle et lui, et de retour dans l’automobile, il continua à se ratatiner à l’arrière. Après un long silence, il se livra. Il avait pensé que c’était « le passé » et qu’il pourrait l’affronter sans problème. Bredouillant, il nous raconta l’humiliation qu’avait été sa première expérience professionnelle, en France, dans l’usine d’embouteillage de cette châtelaine. Il s’en voulait à lui-même :

Comment n’avais-je pas pu ne pas comprendre les consignes ? C’était pourtant simple. Je devais ranger des bouteilles de vin dans un certain sens dans des compartiments de caisses. Mais je les mettais n’importe comment. Je ne comprenais pas ce qu’ils disaient. Je parlais mal le français. Tu vois Mme X, j’ai bien vu qu’elle se souvenait de moi à cette période quand elle m’a dit que « je n’avais pas changé. Que c’était incroyable, qu’elle m’avait reconnu tout de suite à mon regard, que j’étais resté le petit Ahmed ».

Licencié, il avait dû trouver un autre employeur très rapidement alors qu’il savait sa présence en France « attachée à un contrat OMI ». Sa rupture de contrat rendait son retour au Maroc obligatoire. C’est grâce à la mobylette oubliée par son cousin – reparti travailler dans le Sud-Est – qu’il put, des jours entiers, arpenter la campagne et retrouver un emploi dans les vignes (en remplacement du précédent) et ainsi rester en France. C’était son désir absolu. À 75 ans, Ahmed nous traduisait le travail effectué sur lui-même, fourni toute sa vie durant, pour faire partie de la communauté viticole et obtenir sa reconnaissance. D’ailleurs, tout dans son corps l’exprimait. Sa démarche, son accent du Sud-Ouest, le coup d’œil expert sur les rangs de vigne, ses chemises à carreaux, son bob et sa coupe de cheveux, son jean et ses chaussures de sécurité. L’imitation corporelle (Mauss, 2007) et, bien au-delà, l’appropriation, était à son comble31. Lors du projet photographique pour la revue Le Festin, Ahmed désira rejouer, alors qu’il est à la retraite, comme on entre en scène, vêtu de son costume d’ouvrier et armé de ses accessoires (ceintures pour caler les petites ficelles bleues destinées à attacher, cisaille), la taille et le relevage. Pourtant, au château, en l’espace de quelques secondes, par ce corps subitement infantilisé que jaugeait la vieille châtelaine, nous avons compris, sans un mot, qu’Ahmed, 45 ans après son installation, n’était pas parvenu – pensait-il à cet instant – à atteindre son objectif : réussir sa vie en devenant « une grande personne ». On aurait pu imaginer que l’œil de la caméra aurait pu traduire (rendre visible, palpable) ce corps ratatiné, ces yeux redevenus soumis, témoignant d’un sentiment d’infériorité. Pour ce faire, il aurait fallu que nous arrivions (déboulions) caméra au poing dans la propriété de la châtelaine, ce qui éthiquement n’était pas acceptable. D’ailleurs, Ahmed lui-même n’aurait pas souhaité apparaître publiquement ainsi.

Comme l’observe Daniel Cefaï (2003, p. 545) : « [...] la place du corps est capitale dans cette forme d’investigation, qu’il s’agisse du corps mis en scène dans des dynamiques d’interaction, du corps comme organe de matrices esthétiques et pragmatiques ou du corps comme mémoire réactivable de savoirs incorporés ». Mieux encore, corps observant et corps observé dans leurs relations complexes enrichissent l’interprétation des données de terrain et, dans ce cas, se dégage un tableau acéré du Bordelais viticole et de ses exclus. Il a choisi de donner à voir32 et entendre les corps souffrant de ces travailleurs de trop de gestes répétés et de trop d’herbicide et de pesticide inhalés sans reconnaissance. Éric Chauvier, dans son Anthropologie (2016) écrite à la première personne, affirme aussi l’importance des corps. À propos d’une jeune rom qui s’adonne à la mendicité dans un centre commercial, il rappelle combien les corps et les regards, pourtant au cœur des investigations personnelles des anthropologues, sont curieusement évacués de nos récits de terrain : « Nous réduisons les corps en même temps que les possibilités d’identifier leur matière. Nous les réduisons sans y toucher dirait-on par l’inadvertance du langage » (Chauvier, 2006, p. 45).

L’anthropologue, le photographe et le documentariste ne sont pas là pour juger. Par contre, tous trois nous avons tenu pour des faits le ressenti et les subjectivités d’Ahmed, de Kader, de Brahim ou de Fatima dans la relation à leurs patrons. Nous avons donc pris en compte ces données : la tristesse et la douleur consécutives à ces difficultés professionnelles vécues par eux, souvent uniquement arabophone à leur arrivée, mais avec pour souci de ne jamais tomber dans le pathos nous avons pris le parti de retenir aussi les relations d’amitiés tissées avec les patrons.

Image 10 – Kader raconte à l’anthropologue, avec tendresse, son amitié pour son patron décédé depuis peu.

Image 10 – Kader raconte à l’anthropologue, avec tendresse, son amitié pour son patron décédé depuis peu.
© Jérémie Buchholtz

Si singulariser en personnifiant un visage peut ainsi être utile pour rendre accessible la sensibilité d’un individu, nous voulions donner de la complexité au discours habituel présentant ces travailleurs comme des victimes, appuyant sur la mise en forme chargée de pathos de leurs ressentis.

Conclusion

L’aspect complémentaire de ces démarches, celles issues de compétences de documentariste et de photographe professionnels et celle liée aux méthodes de l’anthropologie, a déjà été exploré (Collier, 1967 ; Antoniadis, 2000 ; Raulin et al., 2016). M’inscrivant dans cette lignée, réaliser un court-métrage et un reportage photographique (pour une revue d’art), tous deux destinés à un large public, m’avaient semblé un moyen puissant de reconstituer les histoires de vie et les trajectoires sociales de ces ouvriers agricoles en les croisant avec l’histoire collective (migratoire ou pas) de ces espaces viticoles. Outre cette mise en lumière, les situations de prises de photographies, de tournage sont apparues enrichir la recherche elle-même. Alors que la photographie et le documentaire sont considérés comme des modes de connaissance (Piette, 2007), le caractère heuristique des interactions existant entre un photographe, un documentariste et des personnes photographiées/filmées avant, pendant et après la prise de vue m’ont aussi paru central.

Ainsi, ces deux expériences d’écriture alternative ont-elles certes servi au dévoilement positif de leurs présences en territoires viticoles mais aussi de supports à l’enquête et donc à la réflexivité. La photographie, le documentaire ne sont pas seulement une base de données descriptives : ils deviennent un moyen d’échange par l’image (le don contre don a entraîné une relation de confiance) et de meilleure compréhension du réel. D’ailleurs, les malentendus entre nos attendus (ceux des personnes filmées ou photographiées, ceux du documentariste, du photographe, les miens) qui surgissent de ces deux expériences photographiques et filmiques m’ont permis de mieux saisir encore, toujours grâce aux processus réflexifs engagés, les processus de subjectivations à l’œuvre du côté des ouvriers et des ouvriers agricoles33. Pour eux, c’est leur ancrage territorial et leur appartenance à leur monde professionnel qui primait, tandis qu’il nous semblait aussi important d’évoquer officiellement cette migration qui s’inscrit dans l’histoire collective longue de ces espaces34. Les deux artistes ont, quant à eux proposé leurs propres regards sur ce territoire en incluant dans leurs créations, la mosquée, les questions environnementales et bien sûr l’esthétique des vignes… Avant de revenir sur la réflexivité nouvelle que ces deux expériences ont provoquée, je me suis proposé ici de donner à voir le contexte de la recherche qui est aussi celui du court-métrage et du reportage photo.

Notes

1 Suivant Norbert Elias, les « établis » sont ici ceux qui se considèrent comme les plus légitimes à revendiquer leur appartenance au lieu du fait, disent-ils, de l’ancienneté de leur présence et de la concordance de leur histoire familiale, locale, avec celle affichée comme « nationale », alors même que s’impose à eux un marché du vin mondialisé régulé par des organisations supra-étatiques. Les élus et des entrepreneurs de la région observée souhaitent rendre les bastides appauvries (Sainte-Foy-La-Grande, par exemple, est la ville la plus pauvre de Nouvelle-Aquitaine), autrefois centrales, à nouveau « habitables », visitables par les touristes français et étrangers, entre Bordeaux, Saint-Émilion et le Périgord. En un mot, les « établis » espèrent assurer, par la valorisation d’un lieu-patrimoine qui se prêterait à l’identification dans le temps long, leur légitimité à exercer leur autorité sur le territoire tout en excluant les « derniers » arrivés (toutefois, les Britanniques et les Chinois pourtant installés il y a peu, ne subissent pas le même traitement). Derrière cette différence d’ancienneté dans les communes viticoles se dissimule une différence de pouvoir entre les habitants. Les plus anciens sont aussi les plus soudés, les plus solidaires, ceux qui se caractérisent par un fort degré de cohésion sociale. Cette dernière leur permet de réserver à leurs membres les positions sociales les plus prestigieuses de la communauté viticole, de monopoliser les associations locales (politiques, culturelles, religieuses, etc.) ce qui contribue à assurer leur pouvoir malgré les profonds bouleversements vécus.

2 Pour en savoir plus, voir l’article de Jean-Pierre Corbeau (2004) qui évoque notamment l’urbanisation et la féminisation de la consommation du vin en Occident.

3 Avec pour arrière-fond la lutte d’influence que se livrent l’Iran et l’Arabie saoudite.

4 Je me réfère ici à une notion constructiviste de la race, à la suite de Colette Guillaumin qui écrit : « Le racisme ne dépend à aucun moment de la réalité d’un critère biologique concret, c’est l’association consciente ou inconsciente de ce critère aux catégories, sous sa forme symbolique et non pas objective, qui fait des groupes concrets des objets de racisme » (Guillaumin, 1972, p. 66 et 182). Plus récemment Lila Belkacem, Lucia Direnberger, Karim Hammou et Zacharias Zoubir (2019), montrent comment « la race » n’a de réalité que discursive, comme signe : le signifié de ce signe est une altérité radicale, insurmontable et permanente, ancrée dans la détermination biologique.

5 Selon les chiffres de l’Insee (2018), les Marocains constituent en Nouvelle-Aquitaine le deuxième groupe d’étrangers derrière les Britanniques. Ils sont particulièrement présents en zones rurales. L’existence de deux mosquées, l’une à Castillon-La-Bataille, l’autre à Port-Sainte-Foy, manifeste de la reconnaissance politique de cette présence par les différentes municipalités. Toutefois, depuis les années 2000, les représentations sociales autour de la présence des familles dites « arabes » se sont crispées (Crenn, 2017b ; Chadouin et al., 2018) autour de processus relevant de catégorisation culturaliste, voire raciste, au détriment de la prise en compte de la diversité des parcours.

6 Compris ici en tant que « processus d’investigation à hauteur d’homme [ou de femme] qui par énonciation, mise en relation, différentiation ou actualisation nous renseignent sur le façonnement de nos comportements et la construction de nos réflexions. Ils ne reflètent pas le réel, ils ne le reproduisent pas, ils le questionnent » (Boukala, 2009, p. 127).

7 Comme le note Philippe Roudié (1988, p. 358), « à partir des années 1970, l’ouverture de la panoplie des crus s’élargissait en Bordelais. S’opposent de bons vins d’appellations Bordeaux ou d’appellations régionales, produits en grande quantité, aux grands ténors de Saint-Émilion et du Médoc produits en petite quantité, sans oublier les vins courants payés au degré, produits en marge du Bordelais et dont les rendements augmentaient sans cesse ».

8 Pour la définition de territoire, je me réfère à Guy Di Méo (2010, p. 86) selon lequel le territoire témoigne « d’une appropriation délibérée à la fois économique, idéologique et économique et politique de l’espace géographique. Cette appropriation est le fait de groupes sociaux localisés qui se donnent une représentation particulière d’eux-mêmes, de leur histoire et de leur singularité, de leur identité ».

9 La revue Le Festin a collaboré avec l’équipe de chercheurs spécialistes du vin que nous étions afin de vulgariser nos connaissances.

10 CRENN Chantal, OUEDRAOGO Dragoss (2013), Les invisibles des champs de vigne, 12 min, [en ligne] http://vimeo.com/361859493

11 Au début du documentaire, nous avons intégré quelques lignes sur l’histoire de ces ouvriers migrants.

12 Avec la notable exception que constitue Le déracinement de Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad. Doit-on noter que Pierre Bourdieu était originaire du monde rural béarnais ?

13 L’Office des migrations internationales, devenu en 2009 l’Office français de l’immigration et de l’intégration.

14 Le terme « arabe » est d’usage émique. Il est largement utilisé par tous et toutes dans les petites villes viticoles, patrons, commerçants, élus, enseignants, élèves, etc. Dans ce contexte viticole, le terme « arabe » connote une position de gouvernement. Du côté de certains « établis », il s’agit d’une catégorie racialisée dans laquelle la couleur de peau joue un rôle important dans l’organisation structurelle de l’économie viticole. Ce terme est aussi utilisé par les membres des familles maghrébines rencontrées toutes générations confondues pour se qualifier eux-mêmes. Ici l’arabité est très positive car elle renvoie à l’Arabie saoudite « moderne » et riche. De même, elle peut être associée à un Islam pieux sain, moralement bon et surtout cosmopolite globalisé. Dans la construction des frontières ethniques, les plus âgés appellent leurs employeurs, les « patrons », les « Français » et les plus jeunes appellent les employeurs, les enseignants, les autres lycéens, les « Blancs », les « Cefrancs », les « Gwers ». Ce dernier terme peut avoir plusieurs significations selon les jeunes rencontrés : « c’est les non Arabes », « les Gaulois », « c’est le cri du cochon », « ça signifie “l’étranger” péjorativement » comme un retournement du stigmate. La contestation de l’héritage de l’organisation des « sociétés viticoles » et la résistance à l’exploitation se reflètent dans cette catégorie de gwers.

15 Images que la caméra a pu fixer.

16 La présence des Sahraouis a fait grand bruit en Nouvelle-Aquitaine depuis qu’ont éclaté en octobre 2012 des altercations dans le Médoc entre saisonniers dits Marocains-Sahraouis (en fait, pour certains de nationalité́ espagnole depuis le conflit au Sahara occidental) et « Franco-Marocains ». Les uns accusant les autres d’être embauchés sans contrat ou à moindre coût, cassant ainsi les règles du recrutement national. Ils se trouvent fort médiatisés car des demandeurs d’asile sahraouis ont habité sous les ponts de Bordeaux, provoquant l’indignation générale.

17 Du fait du prix du foncier viticole à Saint-Émilion, les ouvriers agricoles n’y habitent guère. De plus, depuis la généralisation du travail à la tâche les entreprises agricoles qui recrutent étendent leur territoire d’action jusqu’au Fronsadais voire jusqu’au Médoc, distants de 50 à 100 km des domiciles.

18 Créé en 2018, l’institut Convergences Migrations (IC Migrations) est l’un des dix « Instituts Convergences » créés en 2016-2017 par le deuxième programme Investissements d’avenir sur l’avis d’un jury international et qui ont pour objectif de fédérer des efforts de recherche jusque-là dispersés, en mobilisant sur une question clé. IC Migrations est le seul institut de ce type qui associe sciences sociales, sciences humaines et sciences de la santé. L’IC organise des activités de recherche communes (séminaire, journées scientifiques, publications…), finance des projets de recherche émergents, et des jeunes chercheurs autour des questions migratoires. Un objectif majeur de l’IC Migrations est le dialogue science-société.

19 Selon Laurence Tibère, « l’en-commun » relève de « […] processus sociaux ou politiques qui sous-tendent la construction ou le maintien, au sein de sociétés, d’espaces abstraits ou concrets de rencontres ou de partage entre les différentes composantes » (2018, p. 31). Le travail de (et dans) la vigne offre un espace de construction de l’en-commun local par le partage de savoir-faire, par les expériences dans la vigne, la commensalité de la pause déjeuner.

20 Car la question de se rendre visible par l’image, les photographies via leur pratique des métiers de la vigne, est apparu comme une évidence pour eux-mêmes. Toutefois, mon propre intérêt pour leur existence leur a paru étrange…

21 LOUBEYRE Nathalie, LABAT Joël (2018), Les petites mains, la ville et le Bien commun. Ce film a lui aussi été retiré du site internet de l’association Cœur de Bastide qui a financé sa réalisation avec les habitant.e.s.

22 Être noir, selon l’historien Pap Ndiaye (2008), ce n’est pas le fait de partager une culture et encore moins une nature, mais l’expérience commune d’être considéré comme un Noir. Être noir est ainsi le résultat d’une expérience sociale, le plus souvent une assignation identitaire. Mais comme toute expérience sociale, elle est situationnelle et contextuelle, dans les territoires viticoles comme ailleurs.

23 Leur activité allait, du temps du plein-emploi, du pied de vigne à la mise en bouteille en passant par la vinification et la commercialisation. Certains ont même passé le permis de conduite « poids lourd » pour aller sur les marchés d’Europe vendre le vin des patrons.

24 Reconnues comme maladie liée au travail par la Mutualité sociale agricole.

25 La question des pesticides dans les vignes en Gironde a tardé à être révélée au grand public. De nombreuses enquêtes, reportages témoignent de l’émergence récente de ces problématiques. Toutefois comme le montre Ixchel Delaporte dans son ouvrage Les raisins de la misère (2018), la reconnaissance de l’impact des produits phytosanitaires sur l’état de santé des employeurs et des salariés de la vigne n’est pas encore gagnée.

26 Plus tard, j’apprendrai que cette commerçante ne parviendra pas à quitter son magasin pour l’agrandir et multiplier l’offre en produits exotiques car la mairie a préempté sur l’immeuble qu’elle souhaitait acheter dans le centre du bourg (Crenn, 2017b).

27 Comme à Eymet, ce type d’offre alimentaire « exotique » est attendu par une forte clientèle britannique.

28 Calcul effectué grâce à son téléphone par un des petits-fils de ces familles qui, au mois de juin, année universitaire bouclée, participait à l’épamprage et au relevage.

29 Le club de foot d’une des petites villes observées était essentiellement composé d’hommes dont les parents sont venus du Maghreb. Le président Youssef B, ne bénéficiant plus d’aide financière de la mairie ou de l’entretien municipal du terrain, dut déposer le bilan. Un nouveau club de foot fut créé ainsi que des réparations furent entamées une fois leur départ entériné. Ce récit (confirmé depuis) était effectué au bar La Halle aux cochons mêlant des individus se reconnaissant dans ce parcours de la discrimination et créant un sentiment d’exclusion commun.

30 Le documentaire Les invisibles des champs de vigne et l’article de la revue Le Festin ont circulé de manière privée dans les familles de ces ouvriers agricoles. Toutefois il est à noter que seules mes initiatives ont été l’occasion de projections publiques au cinéma de Sainte-Foy-La-Grande, au festival Les Réclusiennes, à l’Université de Bordeaux, à l’association Arpej de Castillon-La-Bataille.

31 La « notion de technique du corps » a fait l’objet de plusieurs publications. Marcel Mauss pose les fondements de sa réflexion sur la gestualité le 17 mai 1934, lors d’un séminaire de la Société de psychologie. L’article sera d’abord publié dans le Journal de Psychologie, XXXII, 3-4 (15 mars-15 avril 1936), puis largement diffusé grâce à Claude Lévi-Strauss qui a dirigé l’édition de la compilation des textes de Marcel Mauss en 2007 (p. 365-386).

32 Pour certains de nos interlocuteurs aux doigts sectionnés par les sécateurs pneumatiques, il était au contraire important de les cacher à la caméra. On peut le noter pour Brahim, qui au début du documentaire, cache sous la table basse de son salon sa main mutilée.

33 Par subjectivation j’entends dans une filiation plus ou moins explicite avec l’œuvre de Foucault, de nouvelles formes et principes de l’assujettissement, associées en même temps à la recherche de nouveaux lieux possibles de résistance voire d’émancipation.

34 Dans le documentaire, nous avons tenté de mettre en évidence leur attachement à la terre viticole au regard du sentiment de déracinement ressenti et également constaté par Abdelmalek Sayad chez les ouvriers de l’industrie automobile dont beaucoup étaient originaires du monde rural.

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Pour citer cet article

Chantal Crenn, Dragoss Ouédraogo, « 'Silence, on tourne !'. Comment rendre visible par l’image, les invisibles des champs de vigne ? », Revue française des méthodes visuelles [En ligne], 4 | 2020, mis en ligne le 15 juin 2020, consulté le . URL : https://rfmv.fr